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Interview croisée

Les jours d’après de Thierry Teboul, Directeur Général de l’ADFAS (Opco des secteurs de la culture et des industries créatives et récréatives)

Passées la sidération et la surprise, comment réagissent nos clients et partenaires dans leur organisation ? Quels regards et analyses portent-ils sur cette période totalement inédite ? Et demain, à quoi ressembleront les jours d’après ? Un grand merci à Gilbert Azoulay qui a animé l'échange.
L’effet domino est colossal : nous sommes vraiment dans une crise systémique

Dans les secteurs que vous couvrez, la crise n’est-elle pas plus profonde que dans d’autres activités ?

Thierry Teboul : La crise est effectivement très profonde et elle montre l’interdépendance de tous les secteurs. L’effet domino est colossal : nous sommes vraiment dans une crise systémique. Prenons l’exemple de la presse qui vend moins de pub avec une régie au ralenti et qui ne diffuse plus autant… Cela accélère des problèmes structurels déjà très importants. Idem pour les festivals d’été annulés avec des conséquences graves sur des centaines d’emplois non reportables. Cela va peut-être rappeler à tous ceux qui critiquent de manière caricaturale le régime des intermittents combien il est précaire pour la plus grande majorité d’entre eux.

Mathieu Gabai : Pour les agences, la période est difficile. Dans l’événementiel c’est l’arrêt quasi complet, et de manière globale nous sommes impactés sur toutes nos spécialités. Les agences indépendantes comme nous doivent encore plus être présentes auprès de leurs clients. Je remercie d’ailleurs nos clients de demeurer à nos côtés pour préparer la sortie. J’ai le sentiment que nous sommes plus agiles et que nous pouvons leur proposer des réponses innovantes. Je leur lance également un appel afin que les projets ne s’arrêtent pas. Il est primordial que toutes les entreprises préparent dès à présent la sortie de crise en matière de communication.

Les entreprises ne doivent pas exclusivement se protéger grâce aux aides de l’état mais également penser à investir pour demain

Personne n’est épargné par cette crise globale ?

TT : Dans le sport professionnel ou les droits TV sont essentiels, nous observons tous aujourd'hui des tensions fortes entre les différents acteurs. Tensions aussi pour le sport amateur : comment va-t-on gérer la reprise des activités sportives dans les clubs ? Quelles vont être la réaction et les attentes des familles ? Le calendrier scolaire sera essentiel en mai pour organiser notre vie d’après. Nous commençons à avoir des demandes de formations pour les activités périscolaires dans le nouveau contexte sanitaire. On le voit avec ces exemples, les sujets se donnent à voir chaque jour sous un nouvel angle, et nous oblige à réfléchir en permanence aux adaptations de nos pratiques les plus routinières à des contraintes jusqu'ici peu prégnantes.

MG : Il faudra tout de même rapidement préparer la sortie de crise, en interne comme en externe, pour embarquer toutes les parties prenantes. Paradoxalement, les gens n’ont jamais été autant disponibles pour recevoir des messages et de l’information. Profitons-en ! Les entreprises ne doivent pas exclusivement se protéger grâce aux aides de l’état mais également penser à investir pour demain. Auprès de tous les collaborateurs, chaque organisation devra faire également un arrêt sur image pour tirer les premiers bilans de cette crise afin d’en dégager le sens et des enseignements.

Peut-on tout de même dire que la France dispose d’amortisseurs qui peuvent nous « préserver » d’un désastre économique ?

TT : Nous avons en France une tradition d’intervention de l’Etat. Pour l’emploi et la formation je le constate particulièrement actuellement. Reste que l’exercice est contraint. Formulons le vœu que chacun soit responsable dans ses recours aux aides publiques pour que ceux qui sont les plus en risques soient réassurés. Et surtout, préparons en même temps l’avenir, comme le dit Mathieu.

MG : Je pense que la position des politiques est compliquée mais les décisions ont été rapides et permettront de passer la période plus facilement. En ce qui nous concerne, les amortisseurs fonctionnent bien : nous ne nous sommes séparés de personne et sommes prêts à repartir voire à poursuivre notre stratégie de croissance externe, d’intégration de startups, etc. 

Remercions les soignants tous les jours, mais pensons encore à eux et aux moyens que l’on consent à leur donner dans les années à venir

Quels enseignements tirez-vous de cette situation exceptionnelle ?

TT : Cela me rappelle pourquoi je suis un contribuable consentant. Quand l’Etat répond présent, on est content de payer des impôts. Après les attentats on était tous Charlie ou pour la Police. Force et de constater que la France et les français peuvent être frappés très vite d’amnésie. Je formule aussi le vœu qu’on n’oublie rien cette fois-ci. Remercions les soignants tous les jours, mais pensons encore à eux et aux moyens que l’on consent à leur donner dans les années à venir. Je pense qu’il faudra raconter cette histoire, encore et encore, pour bien la garder en mémoire cette fois.

MG : Cette période est dingue. Personne ne nous aurait cru il y a six mois si nous avions évoqué un scénario comme celui-là. D'ailleurs personne ne sait ce que donnera la suite. On est dans l’inconnu complet.

Avez-vous identifié des « bonnes » choses ?

TT : Cela nous rappelle la valeur de la vie. Qu’elle n’a pas de prix. Il faut la préserver dans nos pays comme dans les zones moins développées. Il en va de notre responsabilité.

MG : Je retiens que la dimension humaine est essentielle. La digitalisation n’empêche pas le besoin de se voir, de se parler et d’échanger. Nos relations humaines ne seront plus jamais comme avant.

Le 11 mai est une date de référence pour tous les français. Si nous sommes « déconfinés » que ferez-vous les jours d’après ?

TT : J’aimerais tellement aller voir un concert, une pièce de théâtre, un match de foot… Malheureusement, je crois que cela ne sera pas pour tout de suite. J’irai donc voir, en vrai, mes proches. Je n’en peux plus des images et des avatars ; je trouve qu’on a vraiment touché les limites du virtuel.

MG : On profite de la période pour faire la cuisine en famille, donc j’apprends et je m’améliore chaque jour. Mais après, ce sera avec les amis !